Archives de Catégorie: TRANCHES DE VIE

CHISOPANI

Son histoire se perd dans les méandres noirs de la catastrophe qu’a subit le Népal en 2015. Il y a des centaines de CHISOPANI, blessés, meurtris, qui ont beaucoup de difficultés à se relever, à exister. Il y a des centaines de CHISOPANI qui survivent et ne veulent pas mourir.
Pourquoi m’attarder sur ce village accroché aux collines du Mahabarath ?
Oserais je dire que je n’ai pas choisi ce lieu, mais que c’est lui qui m’a choisi ? Il m’a offert des amis, une famille avec enfants et petits enfants que j’ai vu grandir. Il m’a fait connaitre la douceur des matins brumeux qui dévoilent lentement les hauts sommets rougeoyants des monts du Langtang, il m’a plongé dans la rudesse des nuits passées à même le sol battu. Avec simplicité, sans artifices il a partagé ce qu’il pouvait donner. Accrochant un sourire à la mémoire, il en a banni l’oubli.
Alors oui !… aujourd’hui je vais prendre le temps, parce que le temps à modulé l’émotion et qu’il m’ est possible de montrer les photos prises en avril 2016.

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5 Générations ont vécu là. 2 maisons et 2 toilettes extérieurs ont résisté aux séismes de 2015.

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Nouvelles habitations. Tôles, planches, bambous …
Avancée servant de cuisine – Point d’eau extérieur pour la vaisselle et l’hygiène corporelle.

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Mam a entassé ce qu’elle a pu sauver du sinistre. Elle attend une aide du gouvernement et espère pouvoir reconstruire une habitation en « dur » au même emplacement que la maison qu’elle avait bâti avec son époux.

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LF. 29/092016

Avec l’enfant

 

 

Est-ce que tu me reconnais ?

Lorsque tu étais enfant je croquais la vie à pleines dents.

Je t’ai appris à te tenir droit.

Tu hésites et ne peux me donner d’âge.Mam

Les saisons sont passées, la roue s’est inversée.

Aujourd’hui les rides envahissent mon visage.

Comment exister lorsque tout se fragmente ?

Aides moi à remettre mes souvenirs en place.

Le temps se conjugue, je suis ton futur.littelmam

Ralenti ta course vers l’inconnu.

Prends le temps de regarder et d’aimer.

Un jour viendra où l’enfant te dévisagera.

Un peu gêné par peur de déranger, tu murmureras :

« J’ai besoin de toi pour continuer »

02/02/2002 -LF

 

 

 

 

 

Un ami nous écrit…

Un ami népalais dans son dernier courrier fait état du pessimisme qui atteint la population.

Nous sommes déçus de la politique. Personne ne fait rien pour améliorer le sort du peuple. La corruption est en grande progression et les partis politiques n’arrivent pas à trouver un accord.

Le vote du budget traine en longueur et bientôt les salaires ne seront plus payés.  Nous doutons de voir arriver la nouvelle constitution dans 8 mois.

Le Népal a décrété l’année du tourisme en 2011. Deux mois nous séparent de cette date. Si le Népal ne trouve pas un équilibre politique l’année du « tourisme » risque d’être un fiasco sur le plan économique qui est déjà très fragilisé par les conséquences de la vie politique passée et présente.

Le peuple népalais est prêt à jeter des briques et des pierres, à casser et bruler les voitures.

Dans mon travail les clients sont beaucoup moins nombreux que la saison précédente.

Il devient plus difficile d’organiser et de fournir un excellent service. Ici au Népal les charges augmentent (Lodge, repas..).

Si nous voulons maintenir une qualité de prestations pour les touristes et une qualité de travail pour nos porteurs, guides ect… nous n’avons pas d’autres solutions que d’augmenter le prix des prestations.

Cette solution est un réel problème car les touristes sont en demande de prix toujours plus bas alors que nous subissons une inflation très forte.

Que va-t-il se passer dans les jours à venir ?

Namaste et que Buddha veille sur vous.

PANI POYO*

  • *Il pleut !…….De cette pluie de mousson effrayante, dévastatrice, parfois meurtrière. Les rivières bondissent et quittent leur lit. L’eau gonfle la terre et brise les collines.Comme des jouets les maisons dévalent  les pentes. Les villages sont inondés et isolés. Les chemins, les routes sont emportés.  
  • Il pleut !..……De cette pluie de mousson qui vous transperce et vous fait frissonner. La prudence est de mise car elle est amie et ennemie. Sans elle, pas de  vie. Avec elle le danger se présente sous mille visages. Charriant tout sur son passage elle infeste et tue. 
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  • Il pleut !……. De cette pluie de mousson génitrice. Les champs regorgent de céréales. Les potagers sont florissants. Les arbres offriront le fourrage pour le bétail. Les sources couleront par temps sec. 
  • Il pleut !……. De cette pluie de mousson qui lave l’horizon. Les femmes lui offrent leur nudité l’espace d’un temps.Telle  une déesse capricieuse elle se laisse vénérée. Elle chante sur les toits de tôle.Elle danse sur les collines brumeuses. 
  • Il pleut !……. De cette pluie de mousson tant espérée et redoutée. Comme pour adoucir le ciel, les enfants fredonnent une comptine, » Pani poyo ocina jaro *…… »

*Il pleut et la grêle est froide… LF 2010.

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LE PIEGE DE L’ARGILE

Bal Kumari a onze ans. Sa journée commence à 4 heures et va bien au-delà  de 19heures. Après avoir préparé le déjeuner elle commence son travail dans la fabrique de briques.

« J’avais l’habitude de regarder mes ainés qui travaillent toute la journée avec l’argile pour préparer les briques. Cette observation m’a appris les compétences pour travailler maintenant. Mon grand père est resté 27 ans dans la fabrique. Nous sommes payés cinquante païsa par brique qui sera revendue entre six et huit roupies par les patrons.(100 païsas =  une roupie et un euro = +/- 95 roupies) Selon mes calculs, je vais gagner 16 000 Rs cette saison. Ma famille a déjà pris une avance de 8.000 Rs. »

Bal Kumari est venu en ville pour soutenir sa famille. Elle a dû quitter l’école et ne rentrera dans son village que pour assister à l’examen final de passage d’une classe à l’autre. Le travail à la briqueterie empêche les enfants de suivre une scolarité régulière et lorsqu’ils se présentent pour leurs examens la plupart d’entre eux échouent à cause du manque de préparation. Alors ils abandonnent leur scolarité et retournent travailler à la confection des briques. Des ONG ont ouvert quelques centres d’apprentissages et certaines écoles permettent des cours de rattrapage scolaire. Mais…seulement 450 enfants peuvent en bénéficier.

Chaque hiver, des centaines d’enfants de son âge « descendent » de leur village pour gagner un revenu supplémentaire pour leur famille qui travaille dans les briqueteries. La plupart n’ont pas d’autre choix que de mettre leurs enfants au travail. Les familles, en particulier des gens du milieu rural en provenance des districts éloignés de la vallée, séjournent prés de six mois, durant l’hiver pour gagner leur vie, dans des abris temporaires (tentes) sur leur lieu de travail

briques

Photo ekantipur.com

Selon les données publiées en 2010 par « Le Child développement Society » il y aurait environ 45.000 enfants qui travaillent dans les briqueteries, dans et autour de la vallée. De même, une étude récente portant sur 240 fabriques démontre que 54,2% sont des filles et 45,8% des garçons. 36,6% ont entre 11 et 14 ans, 3,7% ont plus de 14 ans et 59,6% sont en dessous de 10 ans.

La demande croissante des citadins pour construire des bâtiments oblige à un travail jour et nuit. L’hiver accentue la pénibilité du labeur. Dans le froid il faut creuser, malaxer l’argile avec le l’eau, mouler les briques, égaliser les arêtes des côtés. Après quelques jours de séchage, les briques sont portées dans le four. Les cheminées des briqueteries dégagent une pollution qui assombrit le ciel de la vallée. Les terrains autrefois cultivables deviennent stériles car pour chercher l’argile toute la terre arable est enlevée.

Le cas des enfants qui travaillent dans les briqueteries n’est pas nouveau, mais l’inaction du gouvernement les conduit à être pris au piège dans des taches subalternes.

« Je veux continuer mes études et devenir professeur » dit Bal Kumari, tout en gardant ses mains dans l’argile.

usine de brique

Sources : ekantipur -08/01/11 – par Shati Pragati et Jeree Raï.

Mero naam Népal ho*

Mero naam Népal ho*

Je suis un si petit pays, que parfois sur les cartes, mon nom n’est pas inscrit.

Entouré de deux géants, je dors dans les bras des déesses montagnes.

Rivières tumultueuses, neiges éternelles, collines façonnées favorisent ma rêverie.

Mon peuple est un patchwork d’ethnies forgées par le sol que foulent leurs pieds nus. Chaque jour nous honorons nos dieux et la vie.

Le nom de mes lieux s’accorde aux bruissements des clochettes qui ornent les toitures. Baktapour, Lalipour, Kirtipour, Kathmandou se chantent comme une musique douce et rythmée.

Nous vivions en harmonie, souvent de façon rude mais fière.

Aujourd’hui le 21eme siècle m’a rattrapé sans me laisser le temps de m’adapter.

Aujourd’hui les mitraillettes claquent et le vrombissement des hélicoptères rend les oiseaux fous.

Aujourd’hui l’eau des ruisseaux se teinte du sang de mes enfants.

Une partie de mes fils se déchirent et s’entretuent.

Leurs frères, muets de peur, figés par l’incompréhension de tant de violence, n’osent plus penser. Trop absorbés, qu’ils sont, par l’inquiétude de ne pouvoir manger, ils songent à me quitter.

Je n’ai d’aide que pour mieux armer les bras, alors que le ventre des enfants est gonflé par l’absence de travail des pères.

Je hais ce temps qui augmente les blessures et me plonge dans le désarroi.

Est ce que les dieux m’ont abandonné ?

Ont-ils fui l’endroit où ils étaient choyés ?

Ont-ils laissé la place à d’autres dieux qui crachent la cupidité, la mort et la terreur ?

Aujourd’hui je ne sais plus très bien où j’en suis.

Je ne peux me résoudre à abandonner mon sourire et mon hospitalité légendaire. Je veux entendre plaisanter les femmes dans les champs. Je veux écouter, sous un ciel étoilé, les chansons qu’accompagnent flûtes et tambourins. Je veux voir refleurir l’esprit de tolérance et de paix.

Ami ! Crie avec moi, je ne veux pas être effacé, je suis un si petit pays !

* Je m’appelle Népal – écrit en avril 2002.

PANU MAYA

Lorsque je vins au monde, ma mère coupa elle même le cordon ombilical.

Elle me lava, m’emmitoufla dans un carré découpé dans un vieux sari.

La nuit je dormais entre mes parents.

Le jour je me balançais dans un panier accroché aux poutres du plafond.

Parfois attachée sur le dos de la seule femme restant au foyer, je m’endormais bercée par le rythme de sa tâche accomplie.

J’ai grandi dans le village de mes aïeux.

Quelques maisons accrochées à la colline, univers de pauvres cultures, de terres sèches, narguées par le bruit lointain de la rivière qui coule bas.

Paysage façonné par la sueur des hommes, du soleil et des pluies torrentielles.

A l’horizon, les teintes irisées dansent sur les neiges des monts himalayens.

Je me souviens et je sais !…

Je me souviens des froids matins, les yeux plein de sommeil quand je partais remplir ma hotte de fourrage.

Je sais ce chemin escarpé, si souvent emprunté, et mes bras  douloureux qui ne pouvaient  plus porter la jarre d’eau.

Je me souviens de ces  espaliers et de ces champs où  les chèvres capricieuses  m’entraînaient.

Je sais les larmes incontrôlées,  prés du poêle sans cheminée  qui enfume la pièce.

Je me souviens de ce repas  pris avant de partir à l’école,  en espérant que la faim me  laisse un peu de répit jusqu’au  soir.

Je sais ce repos, assise sur le  banc de l’école, regardant le  maître qui alignait chiffres et  lettres au tableau.

Je me souviens du chemin de  retour avec mes amies, bref  instant de jeux et d’insouciance, où l’enfance  peut s’exprimer.

Aujourd’hui j’ai 18 ans.

Les phalanges de mes doigts sont bien utiles pour compter.

Je sais lire et écrire, mais personne ne m’a jamais aidé à apprendre plus.

Un peu effrayée, je regarde le monde qui m’entoure.

Réfugiée dans les traditions, je m’instruis des coutumes de la ville.

Compromis entre hier et demain, il faut vivre l’instant présent.

Rien n’est facile, joies et peines se conjuguent au quotidien.

Aujourd’hui j’ai 18 ans.

Je berce mon enfant.

Je me souviens, je sais et j’espère, pour toi ma fille.

Panu Maya et sa fille Monica agée de 8 ans, portant la tika blanche des bouddhistes un jour de Dasain en 2008.